L’affaire dite de l’Imam de Roubaix

Nord Éclair y revenait cet été, d’autres articles vous en parleront – mise à jour : article d’origine paru le 3 juin 1997 et repris sur le site maville.com en 2010. Artcile original par Youenn Martin.

En juillet 1994, l’imam qui voulait chasser le démon du corps de Louisa, 19 ans, a fini par la tuer.

Douai, mardi 3 juin 1997. Le palais de justice est en effervescence. La cour d’assises accueille un imam accusé d’actes de torture et de barbarie ayant entraîné la mort sans intention de la donner. C’est l’affaire du désenvoûtement mortel de Roubaix, tous les grands hebdomadaires nationaux y ont consacré leurs pages au cours de l’été 1994. Roubaix, l’islam, le fondamentalisme… Ce fait divers a fait écho à nombre de fantasmes. Ahmed Bouguarche, un auteur aujourd’hui installé aux États-Unis, en a même tiré une nouvelle dans son recueil, Les tergiversations du Chameau. Il y décrit une Louisa, la victime, très belle, qui cherche à s’émanciper d’une famille traditionaliste. La réalité est un peu plus complexe.

« Tout sauf un fanatique »

Ce 3 juin 1997, le procès débute par l’examen de personnalité du principal accusé, l’imam Mohamed Kerzazi. Né en France, en région parisienne, il a obtenu un BTS informatique. Après avoir tenté d’entrer à la Sorbonne, il s’est inscrit à l’université de Médine, en Arabie Saoudite. Il y a suivi des études de théologie islamique et, parallèlement, reçu une formation d’exorciste. A-t-il sombré dans l’intégrisme ? Pas à en croire l’expert psychologue : « L’imam Kerzazi était tout sauf un fanatique religieux ». L’imam, arrivé en janvier 1993 à la mosquée Dawa de la rue Archimède, avait « un charisme exceptionnel », selon l’enquêtrice de personnalité. Qui affirme aussi que Kerzazi, dans ses prêches, dénonçait tout aussi bien le gouvernement algérien que le FIS (Front islamique du salut) et le djihad ! Selon tous les témoignages recueillis par l’enquêtrice de personnalité, l’imam dérangeait les traditionalistes, prêchait la tolérance et l’intégration, disait aux filles de ne pas aller voilées au collège.
Les Lardjoune sont aussi très éloignés du portrait qu’en donne le romancier et poète Ahmed Bouguarche. Le père ne fréquente d’ailleurs pas la Dawa, mais la Sunna, rue Saint-Maurice, un lieu de culte modéré qui dépend de la Grande mosquée de Paris. Et parmi ses onze enfants, peu sont pratiquants. Alors comment en est-on arrivé à ce terrible jour du 30 juin 1994 ?

En 1993, Louisa, la petite dernière de la famille d’un naturel réservé et discret, est opérée d’une malformation au cerveau. Et peu après commencent les « crises ». Des moments où Louisa n’est plus la même, où elle crache au visage de ses parents et parle d’une voix rauque : « Je ne suis pas Louisa, je vais tuer votre soeur, je vais vous tuer. » La nuit, ses yeux brillent comme ceux des chats. Bref, on se croirait dans le film L’Exorciste. C’est en tout cas ce que décriront les Lardjoune lors du procès. Ils ne sont pas superstitieux, mais comment ne pas croire aux démons, aux djinns, devant de telles manifestations ?
Alors, après une première tentative d’exorcisme, l’aîné des onze enfants va prendre les choses en main. Il se renseigne, on lui parle de l’imam de la Dawa.
Depuis son arrivée, il aurait déjà pratiqué plus d’une centaine de séances. Jeudi 30 juin 1994, Louisa va mal. Son grand frère va chercher Morad Selmane, le responsable de la mosquée. Ensemble, ils vont réveiller l’imam, qui se repose après une nuit passée à désenvoûter. Et peu après midi, le trio arrive au domicile des Lardjoune, rue du Collège. La séance commence. Elle va durer cinq heures.
Louisa est lavée avec de l’eau aux pétales de rose puis commencent les incantations, avant qu’on lui fasse boire de l’eau salée. Quelle quantité ? Quatre litres et demi selon les éléments de l’enquête. À la barre, l’imam ne reconnaîtra lui avoir fait ingurgiter qu’un seul litre au cours de toute la séance et une seule fois sous la contrainte. Quoi qu’il en soit, comme le démon résiste, on flagelle les pieds de Louisa avec des baguettes de bambou. Il faut aussi maintenir la jeune fille, lui enfoncer une serviette dans la bouche.

Coma

Louisa finit par s’évanouir. Et un autre de ses frères arrive. Il est aide-soignant à l’hôpital de Roubaix et découvre l’étendue du désastre. Il court appeler les secours : sa petite soeur vit encore, mais elle est dans le coma. Conduite aux urgences, elle meurt le lendemain matin.

Le dimanche, l’affaire fait la Une. Le nouveau maire de Roubaix, René Vandierendonck annonce qu’il se porte partie civile pour faire toute la lumière sur le fonctionnement de la mosquée Dawa (lire ci-contre) qui se ferme aux journalistes. Par contre, les autorités musulmanes parlent, et condamnent. « Cet acte barbare est en totale contradiction avec notre religion », déclare Dalil Boubakeur, recteur de la Grande mosquée de Paris. « Les imams ne peuvent se substituer aux médecins », rappelle Amar Lasfar, président du conseil islamique régional du Nord – Pas-de-Calais auquel est affiliée la mosquée de la rue Archimède.
Alors qu’on attend les résultats de l’autopsie, la question de la fermeture de la Dawa se pose. Mais Amar Lasfar y est clairement opposé : « Ceux qui mènent campagne pour la fermeture de la mosquée se trompent ».

Loin de la passion et des débats sur l’exorcisme, le juge d’instruction, Bruno Dieudonné, s’en tient à la rationnalité : « Les premiers résultats de l’autopsie permettent d’établir un lien de causalité entre la mort et le traitement qui lui a été infligé », déclare-t-il aux médias. Le légiste note des traces de flagellation et de strangulation, mais c’est l’eau salée, inhalée dans les poumons, qui l’a tuée.
Trois hommes comparaissent donc devant la cour d’assises de Douai en juin 1997 : l’imam pour actes de torture, Morad Selmane et le grand frère de Louisa pour complicité. Le procès dure quatre jours. On y parle des faits, des personnalités des accusés et de la victime et puis aussi de l’islam et de l’exorcisme. L’imam Katabi, de la mosquée de la Croix-Rouge à Tourcoing, est cité comme témoin, tout comme Amar Lasfar, Dalil Boubakeur, Hakim Hassan, auteur d’une thèse sur Satan dans le Coran, Roland Geadah, anthopologue, psychologue et historien ou encore l’abbé Maurice Bellot, prêtre exorciste. Pour défendre Mohamed Kerzazi, on fait venir à la barre d’anciens « patients » désenvoûtés.
La cour d’assises plonge dans un monde méconnu. Et les accusés parviennent à convaincre qu’ils ont agi en croyant sincèrement oeuvrer pour le bien de Louisa. Même si le Dr Busi, médecin légiste, explique les crises de la jeune fille par « une névrose psychologique qui peut entraîner un dédoublement de personnalité au moment où elle survient ».

Acquittement pour le frère

L’avocat général, Luc Frémiot, reconnaît la bonne foi des trois hommes dans le box. Contre l’imam Kerzazi, défendu par Me jacques Lammens, il ne retient plus les actes de torture et de barbarie mais les coups et blessures ayant entraîné la mort sans intention de la donner et ne requiert que 7 à 10 ans de prison. À Selmane, défendu par Me Éric Dupont-Moretti, il reproche sa curiosité malsaine et demande une peine de cinq ans. Et pour le grand frère de Louisa, défendu par Me Jean-Yves Moyart, il demande l’acquittement : « Vous étiez perdu, à la dérive, descendez de ce box où vous n’avez rien à faire. »

Après quatre heures de délibéré, les jurés rendent leur verdict : 7 ans de prison ferme pour Kerzazi, 4 ans pour Selmane et l’acquittement pour l’aîné des Lardjoune. Une soeur de Louisa, interrogée par Nord éclair à la sortie de l’audience, commente : « Les blessures restent mais je dois rendre hommage au remarquable réquisitoire de l’avocat général. Il a replacé l’affaire dans son contexte. Envers les deux autres condamnés, je n’ai pas de haine Ils ont eu la peine qu’ils méritaient. » Elle a choisi la profession d’avocate.